Tiques

10 septembre 2026 , Mordu par une tique, il devient allergique à la viande rouge

Etudiant neuchâtelois, Tibor souffre du syndrome alpha-gal, une maladie rare mais en expansion en Suisse transmise par ces acariens suceurs de sang. La consommation de chair de mammifère couplée à un effort intense lui déclenche de violentes crises d’urticaire.



  • En 2019 à Neuchâtel, Tibor, un étudiant et sportif, a développé une allergie rare appelée syndrome alpha-gal après des chocs anaphylactiques liés à la consommation de viande de mammifère. Transmise par les tiques, cette pathologie provoque des réactions retardées, notamment lors d'efforts physiques.
  • Le syndrome alpha-gal est causé par un sucre présent dans la salive des tiques Ixodes ricinus, fréquentes en Suisse. Environ 450'000 cas ont été signalés aux Etats-Unis entre 2010 et 2022, représentant 3% des anaphylaxies alimentaires.
  • Tibor a adapté son alimentation en évitant la viande de mammifère lors de périodes d’activité physique intense. Il reste vigilant, armé d'antihistaminiques et d'un EpiPen, tout en espérant une future diminution de ses anticorps spécifiques grâce à la prévention des morsures de tiques.
Août 2019, milieu d’après-midi. Sportif d’endurance, Tibor court en plein air, comme toujours. «Ce jour-là, je fais du fractionné: un type d’entraînement divisé en portions très intenses, entrecoupées de phases de récupération», détaille le vingtenaire attablé sur une des terrasses de la place du Marché de Neuchâtel.

L’étudiant, qui préfère garder une forme d’anonymat, ne finira jamais cette session. «Tout à coup, je commence à ressentir des démangeaisons sur tout le corps. Mon visage gonfle, je le sens. C’est la première fois que ça m’arrive.»

Son rhume des foins lui joue-t-il un tour? «Je suis entouré de champs, c’est une possibilité. Je décide de continuer. Et là, des vertiges, la sensation de ne pas pouvoir respirer normalement, je suis extrêmement fatigué. Je m’arrête. Je n’ai pas mon téléphone alors je demande à des gens qui se promènent d’appeler ma mère et je m’allonge. Je n’ai plus la force de bouger.» L’angoisse l’étreint. «Sur le moment, j’ai vraiment peur, je ne comprends pas ce qui m’arrive. J’ai la sensation de flotter, le monde tourne.»
Un sucre nommé alpha-gal

Arrivé à la maison, la douche ne fait disparaître ni les maux de tête ni les irritations. «J’ai des plaques littéralement de la tête aux pieds, c’est horrible. Je passe l’après-midi au lit, je ne sais plus si je prends un antihistaminique. Le lendemain à midi, tout a disparu.» Direction le cabinet de l’allergologue Guillaume Buss. Ce médecin-chef adjoint au Réseau hospitalier neuchâtelois lui demande ce qu’il a ingéré dans les heures précédant sa séance de l’enfer. Réponse: des lasagnes. Des tests sont menés, un deuxième rendez-vous est fixé.
«
Par trois fois, j'ai fait des chocs anaphylactiques en dansant en boîte de nuit
Tibor
»

Entre-temps, après s’être délecté de légumes farcis au bœuf haché, Tibor refait un choc anaphylactique, à vélo, «à la fin d’une montée assez raide». «J’ai de nouveau de l’urticaire partout. Mais cette fois, j’arrive à rentrer chez moi sans problème.» Le verdict tombe. La piste des pollens est écartée. 

La coupable est… la chair de mammifère. «J’ai le syndrome alpha-gal.»

Une pathologie transmise par les tiques, en Europe et en Suisse, plus spécifiquement par l’espèce Ixodes ricinus, la plus répandue, également responsable de la borréliose de Lyme et de la méningo-encéphalite verno-estivale (lire encadré), précise Guillaume Buss dans un e-mail. Dans leur salive se trouve un sucre nommé alpha-gal, récolté auprès des vaches, des moutons ou des chiens dont elles ont sucé le sang.

Après des attaques répétées, le système immunitaire de certains individus va fabriquer des anticorps contre ledit glucide. «Ces immunoglobulines E (IgE) peuvent alors déclencher une réaction allergique retardée, entre deux et sept heures après l’absorption de viande de mammifère, excepté celle des primates, ou parfois de bonbons à base de gélatine de porc, et plus exceptionnellement de lait, de fromage ou de certains médicaments, dont le cétuximab, utilisé en oncologie», développe l’immunologue.

Premiers cas suisses connus en 2017

Cette maladie a d’abord été observée aux Etats-Unis à la fin des années 2000, en lien avec la tique étoilée, avant de s’étendre sur les six continents. Le réchauffement climatique allonge la période d’activité de ces micro-vampires et les encourage à conquérir de nouveaux territoires. En Suisse, les premiers cas connus datent de 2017. Autant de vies et d’habitudes alimentaires bouleversées. «J’ai de la chance dans mon malheur, reprend Tibor. Je fais des crises uniquement lorsque je fais un effort important et si j’ai mangé de la viande de mammifère dans les vingt-quatre heures qui précèdent. Comme je m’entraîne cinq à six jours par semaine, j’ai dû passablement adapter mon régime, mais d’autres ont été forcés de s’en passer complètement.»

7 novembre 2023 , Oxitec : après les moustiques, les tiques OGM


Après les moustiques, fer de lance de l’entreprise Oxitec, c’est au tour des parasites agricoles d’être ciblés. Oxitec entend désormais réduire la population d’une tique, Rhipicephalus microplus, qui infeste le bétail un peu partout dans le monde.


Oxitec vient de recevoir une nouvelle subvention de la fondation Bill et Melinda Gates de 4,8 millions de dollars [1] pour « lancer le développement d’une solution « Friendly™ » pour la tique bleue asiatique, Rhipicephalus microplus » [2]. Par « Friendly », que l’on peut traduire en français par « sympathique » ou « amicale », il faut en réalité entendre « génétiquement modifié ». Cette aide fait suite à une première, obtenue en 2021, d’un montant de 1,5 millions de dollars [3]. Elle avait servi à financer un projet de faisabilité visant à déterminer si la technologie d’Oxitec utilisée précédemment sur les moustiques et autres insectes pouvait être utilisée pour lutter contre cette tique. C’est la première fois qu’Oxitec tente d’appliquer sa technologie brevetée à un acarien (classe des arachnides).

Dans ce nouveau projet, Oxitec travaille avec Clinglobal [4], un fournisseur de services de santé animale, et avec l’Institut britannique Roslin qui mettra notamment à disposition de l’entreprise son « Centre de recherche et d’imagerie sur les grands animaux » [5]. Nouer des partenariats en amont est une des nouvelles stratégies d’Oxitec. Au Brésil, elle travaille avec Fundação MT, une entreprise agricole brésilienne, pour diffuser ses Spodoptera frugiperda (en français, le Légionnaire d’automne) transgéniques [6].

Les tiques sont des parasites qui se nourrissent du sang du bétail, ce qui en soi est problématique économiquement, mais par ailleurs elles transmettent aussi plusieurs maladies dont la babésiose. Il semblerait que cet arachnide entraine des pertes qui se chiffrent en milliards de dollars chaque année. Or, au cours des dernières années, cette tique, originaire d’Asie, s’est répandue dans le monde entier, du fait notamment des mouvements plus importants du bétail [7]. Oxitec, sans donner de source, évoque que cette tique couterait 3,2 milliards de dollars par an, rien qu’au Brésil [8].

Les tiques sont, elles aussi, devenues résistantes à la plupart des pesticides chimiques actuellement utilisés. Ainsi, Oxitec affirme que face à l’absence d’outil de lutte, la diffusion de tiques mâles stériles permettra de limiter, voire de supprimer, la population de ce parasite. Oxitec vend alors sa stratégie comme une alternative biologique aux pesticides. Cependant, comme nous l’avons déjà relevé, sa stratégie se déploie toujours conjointement avec des pulvérisations de pesticides, notamment lors des lâchers de moustiques au Brésil [9].

Justine Morales, de l’Université de Liège (Belgique), a travaillé sur des alternatives aux pesticides dans la gestion de cette tique en Nouvelle Calédonie. Elle résume la situation ainsi : « Cependant, ces méthodes requièrent souvent une connaissance parfaite du cycle du parasite par les éleveurs et parfois même un bouleversement dans leurs habitudes d’élevage ancrées depuis plusieurs dizaines d’années. Ainsi, des stratégies sont intéressantes et peuvent être efficaces dans la lutte contre Rhipicephalus microplus mais elles sont parfois difficiles à mettre en place »[Morales, J., « La gestion de Rhipicephalus microplus dans les élevages de Nouvelle-Calédonie », Université de Liège, Médecine vétérinaire,2020.]]. Parmi les pistes que la chercheuse explore et analyse, l’une semble prometteuse et écologique mais mérite une façon nouvelle de s’organiser : elle soutient que « la gestion des pâturages permet de lutter intelligemment contre l’infestation des bovins par les tiques ». Une équipe mexicaine montrait, elle, que la mise au repos d’une prairie pendant 45 jours permettait de diminuer fortement la présence de tiques sur les veaux [10]. Cet avis n’est pas unanimement partagé. Un article publié en 2020, qui s’appuie sur une expérience de terrain réalisée au Brésil [11], conclut que « le pâturage tournant n’est pas un moyen efficace de lutte contre R. microplus ». Au final, peu d’études se sont intéressées à cette technique.

La Fondation Bill et Melinda Gates est un des principaux bailleurs d’Oxitec. Récemment ils l’ont soutenue à hauteur de 18 millions de dollars pour des lâchers expérimentaux de moustiques Anopheles à Djibouti [12].